Relier Erzurum et le lac de Van nous fait passer par une chaine de montagnes qui plafonnent entre 2500m et 3000m d’altitude. Nous nous régalons de paysages aux cols enneigés, de troupeaux de moutons accompagnés de leur berger sans oublier le chien qui veille toujours au grain. Nous découvrons la race des bergers d’Anatolie et leur collier aux pics acérés pour résister à l’attaque des loups. Très engageant ! L’état des routes de Turquie pourrait se résumer sur ce trajet : nous alternons la 2×2 voies impeccable à chaussée séparée, la route tortillante à fleur de ravin et la partie « route en construction » qui se transforme alors en piste de sable dégageant beaucoup de poussière. Nous commençons à raisonner en temps de trajet et non plus en kilomètres lors de la préparation de l’itinéraire. Mieux vaut avoir fait le plein d’essence aussi, les stations service ne courent pas les rues dans cette partie là du pays.

Une fois arrivés au bord du lac, les courses alimentaires faites et les jerricanes d’eau remplis, nous pouvons nous poser quelques jours au bout d’une presqu’ile à la vue époustouflante ! La première occasion de sortir notre guirlande et de s’installer vraiment plusieurs jours. Le premier soir, au milieu de notre dîner et alors qu’il fait nuit, nous entendons chanter. Un jeune kurde du village voisin vient escalader les rochers du bout de cette petite péninsule tout en téléphonant. Il s’arrête, le temps d’une bière (il est pourtant musulman…) et d’un échange sympathique. Il nous propose de revenir dîner le lendemain avec du fromage de son village. Rendez-vous est prit. Le lendemain soir, il arrive avec ses cousins : ils sont 3 et nous passons la soirée à discuter en langue des signes ou à l’aide de google traduction (ils ne parlent pas anglais mais kurde, turc et arabe) sur leur tradition, les mariages, la musique… Une soirée vraiment agréable, où Béa préfère s’éclipser ne sachant pas bien s’ils sont très à l’aise de la présence d’une femme. Leur fromage (sorte de fromage de vache assez sec) et surtout leur pain sont vraiment délicieux. Ils nous donnent aussi des oeufs frais.

Nous profitons aussi de cette pause de plusieurs jours pour compléter nos carnets de voyage et mettre en ligne le blog tant attendu 😉 Trier les photos n’est pas une mince affaire, et en sélectionner certaines pour le compte Instagram et le blog est un vrai défi. Nous faisons aussi un peu de devoirs pour les enfants. Il n’est pas toujours facile pour nous de trouver du temps pour l’école (il faut dire que la motivation des troupes et du professeur à s’y mettre n’est pas très haute), mais nous savons bien que c’est nécessaire. Outre le fait que les enfants apprendront forcément beaucoup en observant, découvrant les cultures et les paysages, échangeant avec les locaux et autres voyageurs, il nous parait essentiel d’essayer de garder un certain rythme (surtout pour les plus jeunes) car la régularité dans le travail est toujours payante. Apprendre à faire différemment, sortir du cadre que nous avons toujours connu et s’adapter. Le voila le vrai challenge!

Le petit mot de Pétronille :

Le Lac de Van est un des spots que j’ai préféré. Au bout d’une presqu’île très tranquille nous avions l’impression d’être seuls au monde. Nous nous sommes, malgré tout, fait réveillés par un troupeau de chèvres venues brouter autour de notre campement. Nous avions aussi fait connaissance avec des Kurdes. Nous avions une vue très belle sur des montagnes aux sommets enneigés, mais l’eau du lac étant très froide, nous ne nous sommes pas beaucoup baignés. Après une semaine entre jeux, courses, chasses aux papillons et ricochets sur le lac, nous voici d’attaque pour l’Iran.

Le Kurdistan, cette zone géographique qui s’étend sur quatre pays : Turquie, Iran, Irak et Syrie, nous oblige à faire un petit cours d’histoire teinté de géo-politique. Nous découvrons que Faustine et Pétronille s’intéressent vraiment et se passionnent pour comprendre tous les tenants et les aboutissants. Cela donne lieu à des heures de discussions et d’interrogations, parfois un début même de philosophie. Génial ! Nous sentons l’ambiance un peu plus tendue dans cette région de Turquie: présence de check-points à l’entrée de chaque ville ou village avec contrôle des papiers.

Au bout de 5 jours, nous avons enfin obtenu notre numéro d’identification qui nous permet de faire la demande de Visa. Nous repartons donc au Nord afin de nous rendre au consulat d’Iran. Sur place, nous mettons 4h30 pour obtenir nos précieux e-visas (ils sont sur une feuille volante depuis les sanctions américaines, afin de permettre aux voyageurs de ne pas avoir de trace dans leur passeport pour les futurs pays).

Deuxième étape : trouver des Euros car depuis l’applications des sanctions américaines contre l’Iran, les cartes Visa ou Mastercard ne fonctionnent plus dans le pays. Mais nous avions oublié un paramètre : c’est la veille de la fin du Ramadan, un jour plut tôt qu’en France, et les banques sont toutes fermées lorsque nous sortons du consulat. En plus, la fête de l’Aïd El-Fitr (Bayram en turc) ne dure pas un jour en Turquie mais 4. Nous nous sommes faits avoir comme des bleus. Nous ne pouvons pas traverser la frontière, nous sommes condamnés à attendre encore un peu.

Un premier bivouac au pied du mont Ararat (5137m), la région étant assez aride, pauvre en bocage et peu hospitalière, nous décidons de redescendre direction la Mésopotamie, en longeant la frontière iranienne et passerons le poste frontière un peu plus bas que prévu initialement. Le paysage change petit à petit : l’horizon se dégage, laissant place progressivement à une immense plaine et au loin les contreforts de la Syrie. Nous allons jusqu’à Diyarbakir. La ville est considérée comme la capitale historique de l’ensemble de la nation kurde. Cette ville a longtemps été un centre religieux relié au patriarcat syriaque-orthodoxe d’Antioche, ce qui explique la présence de nombreux arméniens jusqu’en 1915 (date du génocide). D’abord sous l’effet de l’exode rural puis en raison de réfugiés internes fuyant le conflit kurde, la population de Diyarbakir a littéralement explosé.

Nous nous garons près des remparts romains en basalte, entourant le quartier historique, et partons à la découverte du centre-ville. C’est jour de marché : les épices, les stands de bonbons en tout genre, les poulets, les fruits, les légumes, les paniers fait-main… toutes ces couleurs, ces odeurs et cette vie bouillonante s’étale devant nous. Tout en se promenant, nous cherchons à visiter ses églises, petit bijoux très réputés. A chaque ruelle que nous prenons, il se passe le même scénario : nous tombons sur un grand mur de béton surmonté de barbelés fermant la rue à tout passage et tout regard. David part en éclaireur, et finit par demander des renseignements à un policier dans la rue. Celui-ci explose de rire et lui dit : « mais vous n’êtes pas au courant ? « . Devant l’air hébété de David, il finit par expliquer que suite à un soulèvement pro-kurde en 2016, le quartier historique de la ville médiévale (dont l’église arménienne Saint Cyriaque et l’église syriaque orthodoxe sainte Marie) a été en grande partie détruit par les combats menés par l’armée turque et largement vidé de ses habitants. Il fait l’objet d’un décret de « confiscation » et un grand nombre de bâtiments ont été rasés. Nous comprenons mieux notre sensation étrange, et l’impression que nous avions que ce quartier était bouclé !

Un peu plus sur les hauteurs de la ville, nous avions repéré une petite chapelle près de laquelle nous pourrions poser notre campement. Nous prenons la route qui serpente et monte en lacets pendant plusieurs kilomètres, et arrivons sur le parking d’un petit sanctuaire. Il est tard, il fait déja nuit depuis un moment et nous nous couchons bien vite. David finit de ranger les affaires, les enfants et moi sommes déja couchés. Une patrouille d’une dizaine de militaires arrive. Ils nous demandent de lever le camp car la zone est « infestée de terroristes ». David leur demande si les terroristes dont ils parlent sont kurdes ou syriens (la frontière est à une centaine de kilomètres). Ils refusent de répondre (concrètement Ankara qualifie les partisans d’un Kurdistan autonome de terroristes et l’armée ne voie pas d’un bon oeil la présence de touristes dans la région). David leur annonce que les enfants sont couchés, le bivouac installé donc nous ne partirons que demain matin. Ils demandent alors nos passeports et font descendre les enfants un par un de la tente pour vérifier si la photo du passeport colle avec leur bobine, et un bon fou-rire à la vue de la tête endormie de Pélagie qui refuse de descendre détend l’atmosphère. Ils ont dû croire que David était veuf, car ils ne lui demandent pas s’il a une femme, ni mes papiers. Parfait, cela m’évite de descendre en pyjama ! Par contre, ils essaient de se faire payer un verre de… whisky ou vodka ! Bien tenté, mais nous n’avons rien de ce style là.

Le lendemain, nous admirons la vue spectaculaire depuis cet endroit et décidons de repartir vers le lac de Van, contrée légèrement plus hospitalière. En redescendant, nous manquons d’écraser une grosse tortue de terre. Nous descendons de la voiture pour lui faire traverser la route, et l’observons de plus près. Fascinant ! Première rencontre si proche pour les enfants.

Arrivés au bord du lac, nous trouvons un bon spot en bord de plage, en bout de village. Nous restons donc 3j supplémentaires, rencontrant des locaux très sympathiques et souvent très curieux de notre installation. Les enfants se baignent, nous faisons la lessive et les devoirs. Pas de temps perdu, mais nous avons hâte.

Vendredi 7 Juin, ville de Van, dès l’ouverture des banques, David tente… et revient avec une liasse de billets en Euros à la main. L’occasion pour nous de tenir en main pour la première fois de notre vie un billet de 500€.

En route pour l’Iran, frontière de Koy, poste frontière en construction.